Et si on prenait soin de ce qu’on a…

On ne peut manger l’éléphant que par petites bouchées

.Je l’avoue, je ne mène pas une vie écolo. J’utilise des couches jetables, je mange de la viande, je chauffe au bois et une de nos voitures (notez le pluriel) a plus de 15 ans et j’en passe. Saintes-Trappeuses, priez pour moi. Mais ça ne veut pas dire que je ne suis pas préoccupée par le sort de la planète.

J’ai eu le malheur de signer une pétition de Greenpeace et de m’abonner à leurs communications cette semaine. Ce qui m’a amenée à réfléchir sur le discours écologiste dont nous sommes les destinataires quotidiens. Voyez-vous, Greenpeace m’a rapidement inondée de messages alarmistes à la rhétorique chargée de pathos, dans une longue déclinaison vaseuse sur le thème de « yé minuit moins une ». J’ai eu trois courriels en trois jours. Si je sauve la planète demain soir, entre deux brassées de lavage, allez-vous arrêter de m’écrire? À part de prêcher aux convertis, abonnés au thrill du sentiment d’urgence, je ne voyais pas en quoi ça pouvait me pousser à fabriquer mon propre savon à lessive et m’endetter pour une voiture hybride. Je me suis désabonnée en souhaitant très fort que le discours écolo devienne un jour plus digeste. J’aurais aimé qu’ils me motivent, qu’ils me rassurent. Qu’ils me convainquent d’arrêter d’acheter des Playmobil que je ne suis pus capable de ramasser. J’aurais aimé être rassurée, qu’on me fasse croire que oui, c’était possible de sauver la planète.

En même temps, la formule même « sauver la planète » est fondamentalement présomptueuse et nous érige en potentiels super-héros dotés d’un potentiel individuel hors-norme. On est loin des actions collectives organisées, Le Pacte, ou Eau Secours, pour ne nommer que celles-là. Groupuscules menés par une poignée d’irréductibles convaincus qui organisent des actions concertées et qui cherchent sans relâche à atteindre les hauts dirigeants qui tournent la tête de l’autre côté. Ces gens ne représentent pas la majorité et consacrent une partie de leurs vies, voire leurs vies entières à ces cheminements ardus et on ne leur rendra jamais assez grâce. Je ne parle pas d’eux, ici, j’observe plutôt nos réflexes dans nos actions individuelles.

Parce qu’urgence, il y a, personne ne peut le nier. Pourtant, je ne peux m’empêcher de penser qu’on pourrait mieux vivre notre urgence. Et si, au lieu de vouloir renverser la marche inexorable des dommages déjà causés, on n’essayait pas simplement de montrer au monde à prendre soin de ce qui reste. Juste prendre soin de ce qu’on a? Si, au lieu de scroller des exploits de mères parfaites sur Insta, je prenais cinq minutes pour l’appeler, la mienne de mère?

On vit dans un monde au capitalisme exacerbé où l’aspect écologique est repris par les gouvernements au moment des élections pour être aussi vite oublié le vote passé. On veut nous faire acheter des objets, on veut nous faire acheter des idées. Que ce soit du Daiya ou un t-shirt de Patrice Desbiens, l’acte de consommation est dans nos fibres. Qu’on endosse une idéologie ou une autre, on achète. Nos beaux médias de masse aiment bien nous diffuser des reportages sur ce qu’on peut faire pour sauver la planète. Entendons-nous, on parle de médias verrouillés, contrôlés par des engeances capitalistes (que ce soit notre gouvernement, des hedge funds ou des multinationales). À part certains médias marginaux satellitaires du discours dominant (s/o Le Devoir), le reste est contrôlé.

Pourquoi alors, mais pourquoi un gouvernement pas vert pantoute (Justin Trudeau nous l’a encore prouvé à Saint-Hyacinthe il y a quelques jours) laisse-t-il ses médias de masse nous bourrer le crâne de messages écolos si ce n’est que pour nous laisser croire qu’on est un pays vert? Car pays vert, on ne l’est pas. Sur le plan mondial, on le dit souvent, le Canada est un cancre en matière d’environnement. Mais, pendant que le bon peuple s’active à sauver la planète, ça l’occupe et il pense moins à remettre en question les actions gouvernementales. Il a déjà l’impression de faire quelque chose, donc, il ne cherche pas à en faire davantage, la satisfaction s’est déjà accomplie. Le système capitaliste peut dormir tranquille. Le pipeline peut avancer.

Dans cette logique de proactivité capitaliste bien-pensante, on consomme l’acte tout autant que les choses, on fabrique son baume à lèvres en mettant son plastique au recyclage, sans se demander si le contenu du bac bleu ne se ramasse pas dans les dépotoirs. [Parce qu’aux dernières nouvelles, les Chinois veulent bien des Canadiens dans leurs prisons, mais pas de nos matières recyclables dans leurs installations.] Cela dit, la fabrication du baume à lèvres nous satisfait dans notre désir d’action. Et ça nous apaise, dans ce climat d’urgence anxiogène où nous sommes matraqués par le fameux message « vous n’en faites pas assez, vos animaux domestiques mangent trop de viande, bougez-vous! ».

Cette idée de constamment penser à ce qu’on ne fait pas, à ce qui nous manque, à ce qu’on a perdu, nous place dans une quête d’abondance et d’accumulation constante, dans toutes les sphères de nos vies et ça devient, en quelque sorte, un genre de capitalisme idéologique. Notre identité se met à tenir là-dessus. Souvent, je voudrais être la fille qui mange du Daiya et qui porte un chandail de Doctorak comme Catherine Dorion… Mais chus rien que moi. Et ce sentiment de « chus pas assez », c’est bon pour le système en place. Je veux ravoir ma peau de 20 ans et c’est possible que 1000$ de crèmes me la redonne. Je m’accroche à ce possible qui me pousse à l’action, qui m’amène à faire quelque chose. Même si c’est flamber 1000$. Et ça m’apaise. C’est le syndrome du « Mon aîné chante mal, il lui faudrait des cours de chant », au lieu de « Il a vraiment du fun quand il chante, on va laisser ça de même ».

Donc, si, au lieu de se lamenter sur ce qu’on n’a pas, on prenait soin de ce qu’on a? Il nous reste encore l’ombre d’une planète un peu en santé. Si on apprenait à en prendre soin? Si on apprenait à prendre soin des objets qu’on a, des amis qu’on a, des animaux et des plantes qui nous restent au lieu d’en vouloir d’autres, de chercher à ressusciter ce qu’on a perdu?  Pour toutes les grosses initiatives –et sauver la planète en est une, on ne peut manger l’éléphant que par petites bouchées. Cette première bouchée pourrait être de commencer par regarder tout ce qu’on a et s’en sentir satisfaits et reconnaissants.

Cela ne veut pas dire qu’il faut se satisfaire d’un gouvernement qui ne remplit pas ses promesses, qui laisse les infirmières et le personnel soignant mourir écrasés dans les urgences bondées par un système qui cherche à nous pousser vers le privé. Il faudrait plutôt continuer à utiliser ce système public, qui nous fait ô combien défaut, et ce faisant, considérer avec humanité tous les efforts de ces soignants dépassés. Que notre respect pour leur travail nous pousse à les soutenir et non pas les désavouer en allant payer 100$ pour une prescription d’amoxicillinepour notre petit dernier qui ne dort pas depuis trois nuits (et nous non plus).

Qu’on continue à boire du lait sans se noyer dedans si on aime ça, mais en pensant aux producteurs laitiers qui ont repris, pour la plupart, les rennes d’entreprises familiales et qui les tiendront tant qu’ils ne seront pas obligés de vendre leurs terres à Pangea pour éponger leurs dettes. Qu’on soit heureux d’avoir encore la possibilité de boire du lait québécois et qu’on en prenne soin. Ces deux derniers exemples ne sont pas liés à l’environnement, mais la logique est la même.

On vit au centre d’un vaste système d’éléments inter-reliés dont nous sommes chacun le centre. J’ai un ami, pas mal plus wise que moi, qui dit que la planète, tu ne peux pas en prendre soin si tu ne prends pas d’abord soin de toi. Que, si toi, tu n’es pas bien, la planète ne pourra pas être bien. Mon ami, c’est un Amérindien. Pis si y’en a dont on ne prend pas soin, c’est bien eux. Alors. Si au lieu de penser aux « Indiens » qu’on a éliminés par le passé, on ne pensait pas simplement à prendre soin de ceux qui nous restent? Nos alliés de la première heure, qui ont montré à nos ancêtres comment on survivait dans des températures extrêmes, nous, petits Charentais pleins d’espoir, venus par bateau.

Et, tant qu’à y être, si on prenait soin de nos immigrants, qui viennent ici avec des compétences, une culture riche qui diversifie la nôtre et qui la rend plus belle (pensons juste à la musique et la gastronomie)? Et si on prenait soin de nos vieux qui ont encore tellement d’affaires à raconter? Et si on prenait soin de notre langue et de toutes ses belles expressions imagées et de son vocabulaire riche, au lieu de flipper des tables parce qu’elle s’est teintée de néologismes qui témoignent de son histoire et de son vécu? Et si on prenait soin de notre mémoire, de nos vieilles maisons pas assurables qu’on nous pousse discrètement à laisser pourrir jusqu’à les détruire une après l’autre? Si on prenait soin de nos 3-4 vrais amis au lieu d’en ajouter sur Facebook?

Et si, au lieu de virer fou parce que les glaciers fondent, on ne pensait pas plutôt à prendre soin, à respecter pis à aimer les glaciers qui nous restent, à arrêter de sacrer contre l’hiver? Comme le disent plusieurs penseurs à propos de la richesse : vivre dans l’abondance, ce n’est pas avoir 1 million de dollars, mais c’est respecter et prendre soin du dollar que l’on a. C’est un peu la même idée. Car le sentiment d’urgence climatique ne mène pas les masses à vouloir sauver ce qui reste, mais bien à s’acheter des bunkers et des guns et à accumuler la bouffe en canne et les munitions pour survivre à l’apocalypse annoncée. Ce que font bien des Américains.

Il n’y a aucun doute que nos enfants grandiront dans un environnement de plus en plus dévasté. Mais si, au lieu de leur mettre le poids du désastre annoncé sur les épaules et les faire grandir dans l’urgence, on allait leur montrer la survie en forêt? Un jour, ils auront peut-être envie de lâcher leurs tablettes pour aller voir du vrai vert. Et surtout, si au lieu de leur apprendre à paniquer devant toutes les fleurs qui ne poussent plus, on leur apprenait à s’émerveiller, très très fort, devant la dernière fleur qui pousse encore? On leur montrerait comment trouver du beau à travers tout le laid et on finirait peut-être par leur donner envie que la dernière fleur ne meure jamais.

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